Introduction

Au Japon, les sanctuaires shinto sont partout. Il n’est donc pas rare d’en franchir le torii au détour d’une promenade, lors d’un voyage ou à l’occasion d’une fête locale. Certains sont de petits sanctuaires de quartier, d’autres sont beaucoup plus célèbres et attirent des visiteurs venus de tout le pays. Cet été, j’ai notamment eu l’occasion de me rendre au Kashima Jingū, dans la préfecture d’Ibaraki, et au Suwa Taisha, dans celle de Nagano.

Lorsque je visite un sanctuaire, mon regard est presque toujours attiré par les mêmes objets : les rangées de tonneaux de saké disposés près des bâtiments sacrés. On les appelle kazaridaru ou sakadaru, des tonneaux offerts aux kami, les divinités du shinto. Même lorsqu’ils sont vides et soigneusement empilés, ils rappellent que le saké n’est pas seulement une boisson : il peut aussi devenir une offrande.

À partir de ces tonneaux, on comprend que les sanctuaires sont des lieux où les humains présentent des aliments et des boissons à des êtres qui ne sont pas de ce monde. Mais les kami ne sont pas les seuls destinataires de ces offrandes.

Au Japon, on offre également de la nourriture aux ancêtres, devant le butsudan, l’autel familial bouddhique. Certaines fêtes et traditions saisonnières sont elles aussi accompagnées d’aliments présentés aux divinités, aux esprits ou aux ancêtres avant d’être consommés : le kagami mochi du Nouvel An, les douceurs de Hinamatsuri, les ohagi de Higan ou encore les dango de Tsukimi.

Ces pratiques n’ont pas toutes la même origine ni la même signification. Certaines relèvent du shinto, d’autres du bouddhisme ou du culte des ancêtres. Mais elles ont un point commun : la nourriture est d’abord destinée à quelqu’un que l’on ne peut pas voir, quelqu’un qui appartient à un autre monde.

Et pourtant, dans de nombreux contextes de la vie japonaise, un geste finit par sembler tout naturel : avant de manger, on commence parfois par offrir une part.

À qui ces offrandes sont-elles destinées ? Que signifie le fait de présenter du saké ou de la nourriture à des êtres invisibles ? Et pourquoi mange-t-on ensuite ce qui leur a été offert ?

C’est ce lien entre nourriture, offrande et monde invisible que je vous propose d’explorer ici.

 

1. Offrir un repas aux kami

Dans les sanctuaires shinto, les aliments et les boissons présentés aux kami sont appelés shinsen (神饌), ou mike (御饌). Il s’agit, au sens propre, d’un repas destiné aux divinités.

Offrir de la nourriture aux kami ne signifie pas uniquement les remercier. Selon les rites et les occasions, on peut exprimer sa reconnaissance, accompagner une prière ou formuler un souhait. Mais à la base de l’offrande alimentaire se trouve une idée très concrète : accueillir les kami en leur présentant de quoi manger et boire.

Shinsen, offrandes alimentaires présentées aux kami dans la tradition shintoLégende

Exemple de shinsen : riz, saké, mochi, poisson, légumes, fruits et autres aliments présentés aux kami.

Que mange-t-on avec les kami ?

Le contenu des shinsen en dit beaucoup sur la culture alimentaire japonaise.

Le riz y occupe une place essentielle, accompagné notamment de saké, de mochi, de poissons de mer ou de rivière, d’algues, de légumes, de fruits, de gâteaux, de sel et d’eau. Des produits propres à une région peuvent également être présentés.

Ce sont donc, pour une grande part, les aliments que les humains cultivent, récoltent, pêchent, préparent et mangent eux-mêmes. On offre aux kami une part de ce que la terre et la mer ont produit et de ce que les hommes ont transformé en nourriture.

Les aliments peuvent être présentés tels quels, mais ils peuvent aussi être préparés ou cuisinés. Certaines offrandes propres à un sanctuaire ou à une région ont d’ailleurs conservé des préparations particulières transmises au fil des générations.

Les shinsen portent ainsi la trace des produits locaux, des saisons et des habitudes alimentaires. Regarder ce que l’on offre aux divinités, c’est aussi observer une partie de l’histoire de l’alimentation japonaise.

Cette relation à la nourriture ne se limite pas aux grandes cérémonies. Dans les sanctuaires, des repas peuvent être présentés quotidiennement aux kami. À la maison également, devant un kamidana, le petit autel shinto domestique, on offre traditionnellement du riz, du sel et de l’eau, auxquels peuvent s’ajouter du saké, des mochi, des légumes, du poisson ou des douceurs.

Du riz sous plusieurs formes

Parmi tous ces aliments, le riz occupe une place particulière.

Il est d’abord offert sous sa forme la plus simple, comme aliment de base. Mais on le retrouve également transformé dans deux autres produits très présents dans les rites japonais : le mochi, fabriqué à partir de riz gluant, et le saké, élaboré à partir de riz, d’eau et de kōji.

Riz, mochi et saké ne sont donc pas trois offrandes indépendantes les unes des autres. Elles témoignent aussi de la place profonde qu’occupe le riz dans la culture alimentaire japonaise et de tout ce que les Japonais ont appris à produire à partir d’une même céréale.

Les tonneaux de saké que l’on rencontre si souvent dans les sanctuaires prennent ainsi une autre dimension. Le saké est le résultat d’un savoir-faire complexe de transformation du riz, mais il est aussi une boisson que l’on choisit de partager avec les kami.

Offrir, puis recevoir

Une fois le repas présenté aux kami, l’histoire de cette nourriture n’est pas nécessairement terminée.

Ce qui a été offert peut ensuite être mangé par les humains.

En japonais, on parle couramment d’osagari (お下がり) pour désigner ce que l’on reçoit après l’avoir offert. Lors des rites shinto, le fait que les kami et les humains consomment symboliquement une même nourriture est également associé à la notion de shinjinkyōshoku (神人共食), le partage du repas entre le divin et les hommes.

Manger ce qui a été offert n’est donc pas simplement une manière d’éviter de gaspiller la nourriture. En recevant à notre tour ce qui a d’abord été destiné aux kami, nous partageons symboliquement avec eux une même nourriture et recevons leurs bienfaits.

L’offrande alimentaire ne va donc pas dans une seule direction.

Les humains cultivent, récoltent, pêchent ou préparent la nourriture. Ils en présentent une part aux kami. Puis cette nourriture revient vers eux et peut être partagée et mangée.

La nourriture circule ainsi entre le monde des humains et celui des kami, créant un lien entre les deux.

Et ce geste — offrir d’abord, puis recevoir et manger — ne s’arrête pas aux portes des sanctuaires. Avec d’autres origines et d’autres significations, nous allons le retrouver auprès des ancêtres et dans de nombreuses traditions qui accompagnent la vie japonaise.

 

2. Des kami aux ancêtres : des origines différentes, un geste familier

Les kami ne sont pas les seuls à qui la nourriture est offerte au Japon.

Dans de nombreux foyers, le butsudan, l’autel bouddhique familial, occupe ou a longtemps occupé une place dans la maison. On y dépose du riz, mais aussi des fruits, des gâteaux et d’autres aliments, selon les familles, les régions et les occasions.

Offrandes alimentaires déposées devant un butsudan, autel bouddhique familial japonais

Offrandes alimentaires devant un butsudan, autel bouddhique familial japonais.

Les pratiques, et surtout leur signification, diffèrent selon les écoles bouddhiques. Il serait donc inexact de donner à toutes ces offrandes une seule explication. De même, les traditions liées à Obon ou à Higan, pendant lesquelles une place importante est accordée aux défunts et aux ancêtres, n’ont pas la même origine que les rites shinto évoqués précédemment.

Et pourtant, dans la vie quotidienne, on retrouve un geste qui nous est déjà familier : avant de manger, on commence parfois par offrir.

D’abord, une part pour les ancêtres

C’est dans les gestes les plus ordinaires que cette habitude se perçoit peut-être le mieux.

On reçoit une belle boîte de gâteaux, de beaux fruits ou une spécialité rapportée d’un voyage. Dans une maison où se trouve un butsudan, il peut être tout naturel d’en déposer d’abord une part devant l’autel.

Je me souviens de ce geste chez mes grands-parents. Enfant, je ne savais même pas vraiment qui étaient les ancêtres auxquels était consacré le butsudan. Je savais simplement que lorsqu’un bon gâteau ou de beaux fruits arrivaient à la maison, on en déposait d’abord une part pour les ancêtres, avant de les manger nous-mêmes.

Je n’en connaissais ni l’origine ni la signification religieuse. Cela faisait simplement partie des habitudes de la maison.

La nourriture était ensuite retirée du butsudan et mangée. Ce petit mouvement — offrir, retirer, manger — faisait ainsi partie de la vie quotidienne, sans nécessiter une grande cérémonie ni un jour particulier du calendrier.

Et lorsque nous mangions ensuite ce qui avait été offert, je ne me souviens pas de l’avoir ressenti comme un reste. C’était plutôt l’inverse. Parce que cette nourriture avait d’abord été offerte, elle semblait avoir acquis quelque chose de particulier. La recevoir à notre tour donnait au geste une dimension à la fois respectueuse, chaleureuse et presque sacrée.

Des gestes qui accompagnent aussi les saisons

À certains moments de l’année, les offrandes alimentaires deviennent plus visibles.

À Higan, au printemps et à l’automne, des aliments comme les ohagi ou les botamochi peuvent accompagner le souvenir des ancêtres. À Obon, les pratiques sont particulièrement diverses selon les régions et les traditions familiales : fruits, légumes, riz, dango, gâteaux ou plats préparés peuvent trouver leur place parmi les offrandes.

Mais le calendrier japonais comporte encore bien d’autres aliments que l’on présente avant de les manger : le kagami mochi du Nouvel An, les douceurs de Hinamatsuri, les kashiwa mochi de la fête de mai ou encore les dango de Tsukimi.

Ces traditions ne forment pas un ensemble religieux homogène. Certaines sont liées aux kami, d’autres au bouddhisme et aux ancêtres, tandis que d’autres encore appartiennent à des fêtes saisonnières dont l’histoire a mêlé différentes influences au fil des siècles.

Les destinataires, les origines et les intentions ne sont donc pas toujours les mêmes.

Mais au-delà de ces différences, il existe aussi une dimension beaucoup plus simple, que je ressens encore aujourd’hui : lorsqu’on a quelque chose de bon, on commence par l’offrir à ceux que l’on respecte et que l’on souhaite honorer.

C’est peut-être aussi pour cela que ces gestes peuvent continuer à sembler naturels même lorsque l’on ne connaît pas précisément leur origine religieuse ou historique.

Offrir aussi à la nature

Il existe enfin une autre dimension importante : au Japon, les offrandes peuvent aussi être liées à la nature.

La montagne, la mer, les rizières, les récoltes ou les forces naturelles dont dépend la vie des hommes occupent depuis longtemps une place importante dans les croyances et les rites japonais.

Cette relation n’est pas sans lien avec le shinto. Les kami ne sont pas uniquement conçus comme des êtres ayant une forme humaine : ils peuvent être associés à une montagne, un arbre, un rocher, une rivière, la mer, le vent ou d’autres phénomènes naturels. La relation entre les hommes, les kami et la nature est ainsi profondément présente dans l’histoire du shinto.

Dans une société où l’agriculture et la pêche ont longtemps déterminé directement la nourriture disponible, offrir une partie de ce que l’on récolte ou produit prend alors une dimension particulière. La nourriture que l’on présente n’est pas indépendante de la nature : elle vient précisément de ce que la terre, l’eau, les saisons et le travail humain ont permis d’obtenir.

L’offrande peut alors exprimer plusieurs choses à la fois : la reconnaissance pour ce que l’on a reçu, le respect envers ce qui nous dépasse, mais aussi l’espoir d’une bonne récolte, d’une pêche abondante ou d’une protection pour l’avenir.

Il serait donc difficile de résumer toutes les offrandes alimentaires japonaises par un seul mot comme « gratitude » ou « prière ».

Ce qui les relie est peut-être plus concret : prendre une partie de ce que nous avons de bon et la présenter d’abord à un autre — kami, ancêtre ou présence liée à la nature — avant de la recevoir ou de la partager à notre tour.

La nourriture devient alors bien davantage qu’un simple aliment. Elle permet d’exprimer une relation avec ceux que l’on honore, avec ceux qui nous ont précédés, mais aussi avec le monde dont dépend notre propre nourriture.

 

3. Ce que les offrandes racontent de l’alimentation japonaise

Les offrandes ne nous renseignent pas seulement sur les croyances. Elles permettent aussi de suivre une partie de l’histoire de l’alimentation japonaise.

Les shinsen n’ont jamais constitué un menu unique et immuable. Leur composition varie selon les rites, les régions et les époques. Les produits présentés aux kami reflètent aussi ce que l’on cultivait, pêchait, transformait et considérait comme précieux à un moment et dans un lieu donnés.

Quand la place d’un aliment change

Notre manière de considérer un produit aujourd’hui n’est pas nécessairement celle des Japonais d’autrefois.

Le mirin en est un bon exemple. Pour nous, il s’agit avant tout d’un assaisonnement utilisé pour apporter douceur et brillance aux préparations, notamment dans les sauces et les plats mijotés.

Son origine exacte reste discutée, mais au XVIe siècle, le mirin était notamment consommé comme une boisson alcoolisée douce. Son utilisation comme assaisonnement s’est développée progressivement, notamment à l’époque d’Edo, avant de devenir beaucoup plus courante dans les foyers japonais au XXe siècle.

Le produit n’a pas disparu : c’est sa place dans l’alimentation qui a changé.

Le saké offre un cas différent. Devenu une boisson que l’on choisit et consomme aujourd’hui pour elle-même, il conserve parallèlement sa fonction rituelle. Lorsqu’il est présenté aux kami, il devient omiki, le saké offert aux divinités.

Ces exemples nous rappellent qu’il faut être prudent lorsque nous regardons le passé avec nos catégories actuelles. Un produit aujourd’hui rangé parmi les « condiments » ou les « boissons » a pu avoir d’autres usages et d’autres significations au cours de son histoire.

Quand l’offrande préserve une cuisine ancienne

Le mouvement inverse existe aussi : une pratique rituelle peut contribuer à maintenir un aliment ou une technique ancienne.

C’est le cas de certains narezushi, une forme ancienne de conservation du poisson par fermentation avec du riz, bien antérieure aux sushi que nous connaissons aujourd’hui.

Narezushi, préparation japonaise traditionnelle de poisson fermenté avec du riz

Narezushi, une ancienne méthode japonaise de conservation du poisson par fermentation avec du riz.

Dans plusieurs régions du Japon, des narezushi continuent d’être préparés pour être présentés comme shinsen lors de fêtes de sanctuaires. Les poissons utilisés et les méthodes de préparation diffèrent selon les territoires, et leur fabrication peut être transmise au sein de la communauté précisément parce qu’elle reste nécessaire au rituel.

Après avoir été offerts aux kami, certains de ces narezushi sont ensuite distribués comme osagari et partagés dans les familles.

Ici, le rite ne conserve donc pas seulement une tradition religieuse. Il contribue aussi à transmettre un produit, une technique de fermentation et un savoir-faire local.

L’offrande devient ainsi, très concrètement, une mémoire de la cuisine.

Des traditions anciennes dans l’alimentation d’aujourd’hui

C’est peut-être ce qui rend les offrandes alimentaires particulièrement intéressantes : elles ne sont ni complètement figées dans le passé, ni complètement séparées de la cuisine actuelle.

Certains aliments ont changé d’usage. Certaines préparations anciennes ont survécu grâce aux fêtes qui les accompagnent. D’autres traditions sont devenues des habitudes saisonnières que l’on pratique sans nécessairement en connaître toute l’histoire.

Le kagami mochi du Nouvel An, les ohagi de Higan ou les dango de Tsukimi continuent ainsi à faire partie du calendrier alimentaire japonais, même si chacun ne leur attribue pas nécessairement aujourd’hui la même signification.

Observer les offrandes alimentaires permet donc de découvrir autre chose qu’une succession de rites : on y voit aussi les transformations de la cuisine japonaise et les traces de pratiques beaucoup plus anciennes qui continuent parfois à vivre dans ce que nous mangeons aujourd’hui.

 

Sources et références

Pour approfondir les différents aspects abordés dans cet article :

  • Jinja Honchō — « Shinsen » (神饌)
    Présentation des repas offerts aux kami, de leur composition, des différences régionales et du principe de partage de la nourriture entre kami et humains.
    https://www.jinjahoncho.or.jp/omatsuri/shinsen/
  • Jinja Honchō — « Naorai » (直会)
    Sur la consommation, après les rites, des aliments et du saké présentés aux kami et la notion de shinjinkyōshoku, le partage du repas entre divinités et humains.
    https://www.jinjahoncho.or.jp/omatsuri/naorai/
  • Jinja Honchō — « Qu’est-ce que le shinto ? » (神道とは)
    Sur les relations entre shinto, agriculture, pêche et nature, ainsi que sur les kami associés aux montagnes, à la mer, au vent et aux phénomènes naturels.
    https://www.jinjahoncho.or.jp/shinto/shinto_izanai/
  • Jōdo Shinshū Hongwanji-ha — « Obutsudansan ga kita yo » (おぶつだんさんが来たよ)
    Un témoignage sur la place du butsudan dans la vie quotidienne : offrir d’abord le riz que l’on vient de cuire ou un aliment que l’on a reçu.
    https://www.hongwanji.or.jp/mioshie/story/002516.html
  • Ministère japonais de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche (MAFF) — « Narezushi » (馴れずし)
    Sur cette ancienne méthode de fermentation du poisson avec du riz, ses variantes régionales et sa transmission comme offrande préparée dans certains sanctuaires.
    https://www.maff.go.jp/j/keikaku/syokubunka/traditional-foods/menu/narezusi.html
  • Association japonaise du Hon Mirin — Histoire du hon mirin
    Sur les différentes hypothèses concernant ses origines et son évolution, d’une boisson alcoolisée douce au XVIe siècle vers son utilisation comme assaisonnement à partir de l’époque d’Edo.
    https://www.honmirin.org/knowledge/

Pour prolonger la découverte

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